Sur les traces du fleuve : itinéraires et escales pour comprendre l’histoire des ports normands

21/03/2026

Le fleuve et ses ports : une histoire de passage et d’échanges

La Seine, véritable colonne vertébrale de la Normandie, a longtemps été la grande route commerciale du royaume. Dès le Moyen Âge, elle relie l’intérieur des terres à la mer, et plante le décor d’un chapelet de ports au destin singulier.

  • Un fleuve à la fois frontière et pont : Depuis le XVIe siècle, la Seine marque la limite entre le Vexin normand et le Vexin français, mais sert aussi, grâce à ses bacs, de trait d’union. On compte encore aujourd’hui trois bacs en service entre Honfleur et Rouen – dont celui de Quillebeuf-sur-Seine, le seul à transporter aussi bien voitures que piétons, et un des plus anciens de France (source : Département de l’Eure).
  • Des escales économiques et stratégiques : Autour de la boucle de la Seine, des ports comme Quillebeuf, Honfleur, ou encore Rouen, voient passer sel, blé, vins et bois venus de tout le pays. Au XIXe siècle, le port de Quillebeuf est même le deuxième port du royaume pour le nombre de navires en escale (source : Archives Départementales de l’Eure).
  • Une mutation des usages : Si aujourd’hui la grande activité maritime a quitté certains quais, les traces de cette histoire sont partout : maisons d’armateurs, anciens chantiers navals, cales d’accostage, pontons ou même les alignements de clochers “guetteurs”.

Quillebeuf-sur-Seine : la balade à ne pas manquer

Vieux port de marins et de pilotes, Quillebeuf a bien plus à raconter que ce que l’on imagine en admirant ses petites maisons serrées contre l'église et le quai. Pour saisir l’âme du lieu, il faut prendre le temps de marcher, d’observer, et de lire les lieux autant qu’on les contemple.

Itinéraire conseillé

  1. Départ sur le quai de Seine : Ici, les anneaux d’amarrage et les pavés rappellent l’époque où des caboteurs anglais, scandinaves ou hollandais animaient le port. Un regard au fleuve, toujours changeant selon les marées, invite à imaginer le ballet des navires montants ou descendants.
  2. L’église Saint-Valéry : Cette église du XIIe siècle était fréquentée autant par les marins que par les habitants du cru. Remarquez la plaque commémorative rendant hommage aux pilotes de la Seine, ces véritables “guides” sans lesquels aucun navire n’osait affronter les hauts-fonds changeants.
  3. Le quartier des pilotes et capitaines : Les maisons à volets colorés, parfois décorées de motifs marins ou de céramiques, témoignent de l’aisance apportée par le commerce maritime. De nombreux bâtiments conservent encore leurs détails de l'époque : poignées de portes en forme d’ancre, faïences à sujets nautiques...
  4. Le bac de Quillebeuf : Impossible de rater ce drôle de “bateau-navette” qui relie les deux rives depuis près de 500 ans. Utilisé autrefois pour guider les troupeaux, les diligences, ou encore Napoléon lors de son passage en 1810 (source : Comité départemental du tourisme de l’Eure), il fait aujourd’hui partie du quotidien de centaines d’automobilistes et de cyclistes.

Petites anecdotes locales

  • En 1789, Quillebeuf voit accoster des lettres de cachet et même des prisonniers d’État, profitant de la discrétion du port.
  • Le nom de la ville viendrait d’une déformation de « kilo-boeuf » : car le marché aux bestiaux fut jadis plus célèbre encore que son trafic maritime ! (source : "Petite histoire de Quillebeuf", éditions locales).

De Honfleur à Rouen : le fil rouge patrimonial

Pour explorer la Seine et ses ports, rien de tel que de remonter – ou de descendre ! – son fil bleu. Plusieurs chemins balisés, mais aussi des traversées en bateau, permettent d’embrasser du regard, voire de comprendre par la marche, la logique des rives et des quais.

Balade de Honfleur à Berville-sur-Mer

Honfleur, célèbre pour son Vieux Bassin, a été, dès le XVIe siècle, le point de départ d’explorateurs comme Samuel de Champlain. Marcher du port jusqu’à Berville-sur-Mer (en longeant la réserve naturelle de l’estuaire) permet d’observer le paysage d’un ancien delta de la Seine, aujourd’hui refuge pour plus de 250 espèces d’oiseaux (source : LPO).

  • À ne pas manquer : La Lieutenance, vestige des fortifications, et les greniers à sel, témoins de la importance du commerce du sel de l’Atlantique.
  • Interpréter le paysage : Les pieux de bois fichés dans la vase en aval racontent l’existence d’anciens embarcadères, tandis que les polders actuels résultent du travail de l’homme pour gagner sur le fleuve des terres fertiles.

Chemin de halage, ponts et bacs : explorer la Seine autrement

  • Le chemin de halage entre Quillebeuf et la Bouille : Jadis parcouru par les chevaux tirant les péniches, ce sentier longe la Seine sur près de 65 km, traversant villages, petites églises et anciennes auberges de passeurs. Au XIXe siècle, jusqu’à 2000 bateaux chargés de marchandises passaient chaque année par ce couloir fluvial (source : Inventaire général du patrimoine, Région Normandie).
  • Les ponts métalliques du XIXe siècle : Pont de Tancarville (1959), Pont de Brotonne (1977)... Chacun a redessiné la carte des échanges et parfois signé la fin de l’activité des petits bacs locaux.
  • En vélo ou à pied : L’itinéraire de la Seine à Vélo, balisé en 2020, invite à relier Paris au Havre et Deauville via les chemins de halage, les forêts et les coteaux calcaires. Étape à la Bouille, village de mariniers rendu célèbre par les peintres du XIXe.

Petits ports, grandes histoires : escales moins connues, mais passionnantes

Certains ports ont connu une gloire éphémère, avant de retrouver leur tranquillité : c’est là, souvent, que l’histoire se lit le mieux.

  • Port-Jérôme (Notre-Dame-de-Gravenchon) : Créé au début du XXe siècle pour l’essor de la raffinerie, il est le symbole du basculement vers l’industrialisation de la Seine aval. Le port voit aujourd’hui passer 10 millions de tonnes de marchandises chaque année, essentiellement du pétrole (source : Port de Rouen).
  • Caudebec-en-Caux : Point de passage obligé pour les convois de sel et de céréales au XVIIe siècle, cette escale abrite encore la “maison des Templiers” et une ancienne capitainerie classée.
  • Pont-Audemer, le "petit Venise" : Si la Risle y remplace la Seine, c’est toute une organisation portuaire qui vivait du flottage de bois entre le Perche, l’Eure et Rouen. Jusqu’en 1926, les radeliers guidaient chaque printemps les “flottées” depuis les forêts de Conches et de la Londe.

Comprendre pour mieux explorer : conseils pratiques

Pour qui veut s’immerger dans cette histoire vivante, rien ne vaut la préparation :

  • Munissez-vous d’une carte : Les anciennes cartes marines ou plans cadastraux, souvent disponibles dans les offices de tourisme, racontent déjà beaucoup !
  • Privilégiez les visites guidées : Certaines balades sont commentées par d’anciens marins-pilotes (à Quillebeuf ou Honfleur), qui transmettent bien mieux qu’un panneau la mémoire des lieux.
  • Observez : Les bornes kilomètres sur les quais, les croix de marins, les vestiges de grues ou de grues à sel sont autant de petits détails qui parlent à qui sait regarder.

Cette mosaïque de balades, de Quillebeuf jusqu’à Honfleur ou Caudebec, invite à parcourir la Normandie autrement : par ses chemins de traverse, entre fleuve et ports, au rythme des marées et des histoires qui s’y attachent. Certaines traces sont modestes, d’autres spectaculaires… mais toutes ajoutent une nuance à la grande fresque du pays normand, façonné par le fleuve. Alors, à vos chaussures (ou à vos vélos), la vallée de la Seine n’a pas fini de livrer ses secrets.

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