Départ insolite : sur les traces du Circuit des Chaumières entre Quillebeuf et Vieux-Port

16/11/2025

Le circuit des Chaumières : mythe, réalité et points de départ méconnus

Quand vient l’envie de parcourir la Route des Chaumières, ce serpentin bucolique entre Quillebeuf-sur-Seine et Vieux-Port, une première question s’impose : où commence vraiment cette promenade hors du temps ? La légende régionale, parfois relayée en brochures, suggère qu’il suffirait de suivre la Seine et de se laisser guider par les toits de chaume. Mais la réalité est un peu plus subtile, et c’est justement ce charme discret que la vallée cultive depuis des siècles.

Depuis plusieurs dizaines d’années, la Route des Chaumières attire visiteurs et photographes en quête de paysages authentiques. Elle s’étire sur une vingtaine de kilomètres, reliant Quillebeuf-sur-Seine, le petit port à l’embouchure de la Risle, à Vieux-Port, presque face à Tancarville. Le point de départ officiel se situe traditionnellement à Quillebeuf… mais de l’avis des habitants, le vrai voyage commence bien avant. Au fil des virages, chaque promeneur trouve son propre seuil.

  • L’entrée “officielle” : le rond-point principal à la sortie du bourg de Quillebeuf-sur-Seine (suivre les panneaux “Route des Chaumières”), qui vous oriente vers le chemin de la D810.
  • L’entrée “secrète” : pour les curieux, depuis le port de Quillebeuf, remonter les ruelles pittoresques puis longer le marais, là où les oiseaux et l’histoire se rencontrent.

Cette ambiguïté sur le point de départ n’est pas qu’anecdotique : elle fait partie de l’âme de l’itinéraire. Ici, on commence surtout par le plaisir d’ouvrir l’œil, et de ralentir.

Les chaumières normandes : patrimoine vivant et secrets de fabrication

Construire en chaume, ici, n’a rien d’un folklore. Cette technique naît des contraintes du terroir : il fallait autrefois tirer parti de chaque ressource locale. Si aujourd’hui, la Normandie ne revendique plus autant de toits de paille qu’au XIXe siècle, le parcours Quillebeuf–Vieux-Port reste l’un des derniers bastions où l’on peut admirer en liberté cette architecture vernaculaire.

  • Pourquoi tant de chaumières ? La réponse se trouve dans le paysage. La vallée de la Seine, jusqu’au marais Vernier, regorgeait de roseaux utilisés pour la couverture. Résultat : plus de 300 chaumières recensées au début du XXe siècle entre Quillebeuf, Vieux-Port et Marais-Vernier (source : Service Patrimoine de l’Eure).
  • Une petite particularité locale : La poutre de faîtage des toits supporte souvent une rangée d’iris violets. Ces fleurs retiennent l’eau, protègent la paille et égayent l’ensemble dès avril. Un geste pragmatique devenu poésie.

Amateurs d’insolite, ne manquez pas la chaumière dite “aux volets rouges”, juste à la sortie de Quillebeuf. Selon la tradition orale, elle aurait abrité des douaniers surveillant les marchandises sur la Seine.

Préparer sa balade : accès, étapes et bonnes adresses

Pour découvrir la Route des Chaumières, pas besoin de carte au trésor, mais quelques repères utiles changent tout. La route, balisée D810 et D982, sillonne les prés humides et les bosquets, au plus près de la Seine. On peut la parcourir à vélo, en voiture, ou même à pied par tronçons (les amateurs de randonnée y trouvent leur bonheur – 8 à 12 km de marche selon l’appétit).

  1. Départ pratique : Laissez votre voiture près du port de Quillebeuf, où quelques places sont disponibles (gratuitement). Rejoignez à pied le carrefour de la D810, point de lancement du circuit.
  2. Première étape : Le hameau de Saint-Aubin-sur-Quillebeuf, posé à 3 km. Ici commencent les premières vraies chaumières, intactes et fleuries au printemps.
  3. Arrêt obligatoire : Église et cimetière marin de Vieux-Port, reposant entre les pommiers et la Seine (XIIe siècle, inscrite à l’inventaire des Monuments Historiques — source : DRAC Normandie).
  4. Coup de cœur local : Le Becquet, petite anse où venaient s’abriter les pêcheurs de Saumon ; spot parfait pour photographier les barques à huis clos.

À vélo, prévoyez deux heures sans forcer ; à pied, la boucle la plus pittoresque (Quillebeuf, Saint-Aubin, Vieux-Port, retour par le marais) demande trois bonnes heures, pauses comprises.

Petites histoires et grandes curiosités du circuit

Ces routes de campagne, aujourd’hui si paisibles, étaient autrefois le théâtre de voyageurs harassés, d’artisans du fleuve, de contrebandiers profitant des méandres et du brouillard. Peu le savent, mais le marais de Quillebeuf recelait au XIXe siècle des “carreaux”, ces petits quais d’embarquement secrets, utilisés pour charger en cachette le fameux beurre normand (source : Musée de la Marine de Seine, Caudebec).

Côté patrimoine naturel, ouvrez l’œil : hérons cendrés, cigognes et buses jalonnent la balade. Au printemps, on entend parfois jusqu’à cinq espèces de grenouilles à la fois. Les botanistes amateurs peuvent chercher les touffes de l’étonnante osmonde royale, fougère géante des milieux humides.

  • Le saviez-vous ? En 2017, une opération de restauration a permis de sauver 17 chaumières menacées d’effondrement entre Vieux-Port et Marais-Vernier, grâce à une mobilisation conjointe des habitants et des collectivités.
  • Anecdote de la route : Certains toits anciens sont restés intacts depuis plus de 60 ans. La raison : la paille utilisée provenait des marais d’amont, réputée imputrescible.

Précautions, conseils et “art de la flânerie” normand

  • Ne vous fiez pas au GPS : Certains tronçons du circuit traversent de toutes petites voies ; la meilleure manière de ne rien manquer est de suivre les panneaux bruns “Route des Chaumières”, ou de s’équiper du topo-guide local (en vente à l’Office de Tourisme du Pays du Roumois).
  • Respectez la tranquillité : Une grande partie des chaumières sont habitées. Ici, la discrétion est reine : on photographie, on admire, mais on ne pénètre pas dans les jardins sans invitation.
  • Le conseil du coin : Faites halte au Café du Bac, à Quillebeuf. Une institution depuis 1861, où l’on sert encore cidre et tarte aux pommes maison – une escale appréciée par tous les temps !

On rapporte que Jacques Prévert, qui fréquentait les bords de Seine à la fin des années 1940, aimait flâner dans cette portion, posant parfois carnet sur un muret. “Ici, tout a le temps”, disait-on entre Quillebeuf et Vieux-Port.

Explorer au-delà : variantes du circuit et trésors cachés

  • Variante familiale : Optez pour la boucle entre Quillebeuf et le marais Vernier (10 km), accessible à tous et particulièrement splendide à l’automne. Le marais accueille une aire ornithologique unique en Normandie.
  • Pour les amateurs d’histoire : Arrêtez-vous à l’église de Vieux-Port, dont certaines pierres remontent à l’an mil. L’ancien “cimetière marin” surplombant la Vallée a inspiré bon nombre de peintres, dont Eugène Boudin.
  • Pause terroir : Faites provision de pommes ou de jus fermier au marché de Saint-Aubin (chaque premier dimanche du mois).
  • Pour prolonger la route : Rejoignez le marais Vernier, vaste amphithéâtre naturel de 4 500 hectares, où subsistent encore plus de 150 chaumières (source : Parc Naturel Régional des Boucles de la Seine Normande).

L’invitation à la promenade, entre patrimoine et poésie normande

Le circuit des Chaumières ne s’initie réellement ni à Quillebeuf, ni à Vieux-Port, mais bien dans le regard de celui qui s’y aventure. Arpenter ce tracé, c’est entrer dans une Normandie intime, aux maisons vivantes et à la beauté fragile : celle des toits de chaume, du miroir de la Seine, du bruissement des roseaux.

Là, la tentation d’un détour, d’un arrêt sur les quais ou à l’ombre d’un pommier, fait partie du voyage. Entre Quillebeuf et Vieux-Port, le patrimoine ne se résume pas au bâti : il est aussi dans les chemins creux, dans le sourire des habitants, dans la lumière sur les pierres. Au fil des saisons, chaque traversée donne à voir une autre Normandie – qui, à force d’être traversée, finit par s’offrir.

Sources : Parc naturel régional des Boucles de la Seine Normande ; Service Patrimoine de l’Eure ; DRAC Normandie ; Musée de la Marine de Seine (Caudebec) ; Office de Tourisme du Pays du Roumois.

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