Le port de Quillebeuf au temps de sa splendeur : comment tournait la vigie de la Seine

26/05/2025

Un port avant tout stratégique : la porte d’entrée intérieure de la Normandie

Quillebeuf occupe un point charnière : dernier port maritime de la Seine pour les navires venant du large, premier port fluvial pour ceux remontant vers Rouen et Paris. Sa forme singulière, coincée entre méandres, risées et courant traitreux (le fameux Goulet), en faisait un passage obligé… mais pas sans risques.

  • Un goulet réputé dangereux : Les bancs de sable mobiles et les courants violents forçaient souvent les navires à attendre la marée ou le remorqueur, stationnant parfois plusieurs jours, paupières usées par le va-et-vient du fleuve.
  • Un relais pour les pilotes : Ici, les pilotes de Seine prenaient le relai des pilotes côtiers. Le "Service des Pilotes" compta parfois plus de 70 hommes, appelés “les Quillebeufais”, qui guidaient à la voix ou avec leurs signaux les navires jusqu’à leur prochaine étape.
  • Un contrôle douanier : Jusqu’au XIX siècle, Quillebeuf voit passer tous les navires imposés d’observer les formalités. On y payait aussi la fameuse taxe dite “droit de pilotage”.

L’emplacement du port explique pourquoi, dès le Moyen Âge, rois d’Angleterre et ducs de Normandie y ont résidé (voir : Les Amis de Quillebeuf), et pourquoi la localité était couverte de greniers, d’hôtels de mariniers, et d’estaminets.

Le visage du port à son apogée : effervescence sur les quais

Entre la fin du XVI siècle et la grande mutation industrielle du XIX, Quillebeuf vivait presque exclusivement au rythme de son port. Plusieurs indices témoignent de cette intensité insoupçonnée :

  • Plus de 3 000 passages de navires par an au XVIII ! À l’époque, selon les registres du port, c’est près de 10 navires par jour qui s’amarrent “à la corderie” ou au quai du Bac, sans compter les embarcations de pêche et les petites barques locales. Source : Archives départementales de l’Eure
  • Un ballet de métiers : Pilotes, lamaneurs, réparateurs de voiles, calfats, pêcheurs, charpentiers navals, commis des douanes, “mères” d’estaminets et cabaretiers animaient les rives.
  • Des ateliers en effervescence : La Grande Corderie (maison encore visible aujourd’hui), des ateliers de réparation, des magasins d’entreposage jalonnaient la rue du Port, la rue Mary et la rue du Bac.
  • Des foires à la criée : Il n’était pas rare qu’à la belle saison, Quillebeuf bruissait de ventes aux enchères de bois, de productions agricoles et de poisson frais.

La population du bourg pouvait doubler lors des périodes intenses. Les auberges étaient bondées, et certains habitants louaient chambre dans leur maison pour accueillir pilotes ou capitaines.

Un savoir-faire normand : la gestion du passage et de l’attente

À Quillebeuf, on maîtrisait l’art du “transbordement”, cette opération délicate qui consistait à transférer cargaisons et voyageurs d’un navire à l’autre, ou entre navire et quai. Plusieurs facteurs étaient à gérer :

  • Le tirant d’eau : Dans les marées basses, les gros bateaux attendaient sur rade, à l’ancre, pendant que des barques à fond plat (les “baches” locales) faisaient la navette.
  • Des marchandises variées :
    • Entrées : morue de Terre-Neuve, sel de Guérande, vins de Bordeaux, charbon anglais, toiles du Nord…
    • Sorties : céréales de la plaine de Saint-André, bois des forêts de Brotonne, pierre de Caumont, peaux, textiles locaux…
  • Le basculement des équipages : Les équipages de caboteurs relayaient, les femmes du bourg proposaient repas et lessive.

Dans “Aux Rives de la Seine” (Annales de Normandie, 1963), on raconte que certains habitants se disputaient âprement l’exclusivité de monter à bord pour “faire la criée” ou aider à la manutention.

Le Bac de Quillebeuf : le cœur battant du port

On ne saurait évoquer le port à son zénith sans parler de son bac, institution ancienne (au moins XIII siècle) et essentielle. Si aujourd’hui encore, le bac traverse vaillamment la Seine, jadis il était le point de passage obligé non seulement pour les piétons, les attelages et les troupeaux… mais aussi pour les échanges marchands :

  • 2 à 3 traversées à l’heure à l’époque de la graine : Certains jours, selon la saison, le trafic devenait ininterrompu. Le passage s’effectuait à la perche, au halage, puis par embarcation à vapeur dès 1861 (voir : Eure-en-ligne.fr).
  • Un point de contrôle et de rencontre : Clients, commis et contrebandiers se croisaient sur les radeaux. De là, certains prenaient la direction de Lillebonne, Honfleur ou du Marais Vernier voisin.
  • Un acte de bravoure récurrent : Les chroniqueurs rapportent des scènes d’héroïsme lors de crues et de glaces, marquant la mémoire collective de sauvetages audacieux réalisés par les “bacmen” de Quillebeuf.

Un port réglementé : administration, taxes et police des eaux

Le port de Quillebeuf n’était pas un port libre. Il était surveillé, encadré, structurellement organisé :

  1. Le Bureau des Douanes :
    • Établi dès le XVII, il recensait toutes les entrées et sorties de marchandises ; en 1784, plus de 20 000 tonnes de fret y ont été enregistrées (source : Archives nationales, F/14/9828).
    • Le chef de bureau y résidait, investissant l’actuelle “maison des Douanes”.
  2. Le Service des Pilotes :
    • Il imposait la présence de pilotes diplômés pour naviguer dans le Goulet.
    • Un règlement strict empêchait l’entrée ou la sortie sans son concours, sous peine d’amende (ordonnance royale accessible sur Gallica : gallica.bnf.fr).
  3. Le poste de police fluviale :
    • Un brigadier et ses “voiliers” patrouillaient et rédigeaient des procès-verbaux pour non-respect des consignes, stationnement abusif, déversement de lest, etc.
    • Tout naufrage ou incident était constaté et parfois jugé sur place ou à Honfleur.

De ces fonctions, Quillebeuf gardait la réputation d’un port sérieux, parfois sévère… mais toujours réputé pour sa rigueur et son sens du service.

Quotidien des gens du port : métiers, sociabilité et curiosités d’autrefois

Autour du port, la vie battait son plein, entre travailleurs spécialisés, enfants du bourg et figures de légende.

  • Les cabarets et les “mères” : Endroits de prédilection des marins de passage, on y goûtait au cidre local, on y refaisait le monde à la lumière des lampes à huile, on y chantait parfois des complaintes du large. L’Auberge du Bac ou le Café des Pilotes ont abrité plus d’un marin en goguette !
  • Les “petits métiers” : Marchandes de lait, ramendeuses de filets, réparateurs de seaux et de poulies gravitaient sur les quais. Un univers vivant et bigarré, décrit par Gustave Flaubert dans plusieurs lettres à Louise Colet (1851).
  • La sociabilité portuaire : C’était le lieu des annonces publiques, des crieurs, des spectacles forains lors des fêtes patronales. Le port accueillait parfois chapiteaux ou théâtres ambulants – ce qui attira jusqu’à Napoléon, de passage en 1802 lors d’une inspection militaire (cf. Bulletin de la Société d’émulation de Rouen, 1906).

Des traces à découvrir aujourd’hui : vestiges, balades et conseils

Le port moderne de Quillebeuf n’a plus son activité d’antan, mais il offre toujours aux curieux une lecture passionnante de son histoire.

  • La Rue du Port et la corderie : Les façades étroites, les caves à marchandises, l’imposant bâtiment de la corderie témoignent du passé portuaire.
  • Le panorama depuis la cale du Bac : Ici, il suffit de s’arrêter pour imaginer les silhouettes austères des trois-mâts, la rumeur du commerce et les appels des pilotes.
  • Le Musée d’Étampes : Un détour par ce petit musée installé dans une ancienne maison de marin présente cartes, objets de la vie portuaire, et maquettes de navires d’époque (infos : Mairie de Quillebeuf).
  • La balade sur le sentier des Pilotes : Depuis le centre-bourg, suivez le balisage vers les bords de Seine, à la découverte des anciennes cabanes et du point de stationnement des remorqueurs d’antan.
  • Astuces :
    • Prévoyez des jumelles pour observer les courbes du fleuve, encore dangereuses aujourd’hui pour la navigation, à la manière des Quillebeufais.
    • Pour des infos sur les marées et le passage du bac : consulter inforoutes.eure.fr.

Pour aller plus loin : livres, archives et rencontres

  • À lire : “Les ports de la Seine Maritime”, H. Lapierre, éd. des Falaises, 2006 ; “Au fil de la Seine normande”, P. Sorel, éd. Ouest France, 2011.
  • À consulter en ligne : Gallica pour les documents administratifs, et les Archives de l’Eure pour des cartes et plans anciens.
  • À rencontrer : Les membres de l’association Les Amis de Quillebeuf, qui proposent des visites commentées tout au long de l’année (infos en mairie ou amis-quillebeuf.fr).

À Quillebeuf, chaque pierre au bord du fleuve raconte encore un pan de l’épopée portuaire locale. S’arrêter, lever les yeux sur les quais, c’est sentir battre le cœur secret du “vieux port”, et s’offrir une rencontre sensible avec la grande histoire maritime normande.

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