Quillebeuf-sur-Seine : secrets d’un patrimoine maritime et fluvial singulier

21/05/2025

Un phare à l’embouchure, cent histoires à raconter

Impossible de parler de Quillebeuf sans évoquer son phare, sentinelle blanche signalant depuis le XIXe siècle la courbe dangereuse de la Seine. Son histoire commence officiellement en 1862 avec l’allumage du feu, mais il hérite d’une mission beaucoup plus ancienne : sécuriser le passage entre l’estuaire et les méandres vers Rouen et Paris.

Sa particularité ? Contrairement à la majorité des phares normands qui veillent sur la Manche ou l’Atlantique, celui de Quillebeuf éclaire un fleuve. Sa portée (environ 20 km initialement) est calibrée pour guider les convois sur la Seine brumeuse, baliser un lit d’eau capricieux et parfois traître. Il s’agit aussi du dernier phare de Seine encore en fonction : sa base carrée et massive, posée sur des pilotis pour résister aux crues, rappelle combien l’homme a dû composer avec la puissance du fleuve.

  • Inscrit aux Monuments historiques depuis 2006
  • Hauteur : 18 mètres, accessible lors des journées du patrimoine
  • Feu à occultations toutes les 4 secondes, dernière grande modernisation en 1957

Une anecdote ? Sous l’Occupation, le phare fut désarmé pour ne pas servir de point de repère aux Alliés. Mais les habitants l’ont toujours considéré comme l’âme du bourg — et retrouvent aujourd’hui dans son éclat un symbole de vigilance collective. Source : Ministère de la Culture, Service des phares et balises.

Le port de Quillebeuf : une escale majeure sur l’axe Rouen-Le Havre

Quillebeuf a été port franc dès le Moyen-Âge, connu pour être le « port de la marée » où s’arrêtaient bateaux de commerce, estuaires et mariniers avant la dernière montée vers Rouen. À son apogée, entre la fin du XVIIIe et la première moitié du XIXe siècle, le port de Quillebeuf voit transiter :

  • Des navires venus des colonies (canne à sucre, rhum, épices)
  • Du charbon d’Angleterre
  • Des produits agricoles du Pays d’Auge et du Vexin
  • Des marchandises pour la reconversion industrielle rouennaise

L’activité, réglementée par le « bureau du port » (qui existe encore aujourd’hui sous une forme largement symbolique), est rythmée par la marée. Les navires s’amarrent aux cales en pierre, attendent le passage du bac, déchargent vivres et passagers. Près de 400 navires par an faisaient halte ici en 1848 (source : registre du port, Archives départementales de l’Eure).

Au fil du temps, l’ensablement, la concurrence du rail puis la modernisation des infrastructures havraises ont réduit son rôle. Mais chaque détail (balisage, pontons, cales) transpire encore le souvenir de cette ruche bourdonnante.

Des silhouettes d’antan : bateaux et bateliers sur la Seine

Les cartes postales anciennes fourmillent de gabares, « flûtes », sloops, barques à fond plat — toute une famille de bateaux adaptés aux courants et au tirant d’eau capricieux de la Seine aval.

  • Gabares (appelées localement « cafards ») : dotées d’une voile carrée, elles transportaient pierres, produits agricoles, bois, parfois du vin. Leur coque aplatie facilitait la navigation dans les anses peu profondes.
  • Les chalands à sable : à faible tirant d’eau, ils remontaient ou descendaient le fleuve pour approvisionner les chantiers.
  • Canots à vapeur : présents dès le Second Empire, ils marquent un tournant technique et social — la « machine » remplaçant petit à petit la rame ou la voile sur la Seine (cf. le Fonds iconographique du Musée Maritime de Rouen).

Les mariniers, indépendants ou regroupés en compagnies, logeaient souvent à Quillebeuf plusieurs nuits, le temps d’une marée favorable, laissant derrière eux des récits hauts en couleur.

Les traces visibles d’un passé fluvial exceptionnel

Si l’on sait observer, Quillebeuf recèle encore d’admirables témoignages de cette histoire. Outre le phare, évoquons :

  • Les cales d’accostage, accessibles en marée basse et souvent colonisées par les oiseaux. Certaines datent du XVIIIe siècle, en granit ou en brique (voir la cale de la Marine, inscrite à l’inventaire du patrimoine local)
  • Le bureau du port, autrefois centre administratif, dont le bâtiment est reconverti aujourd’hui en habitation mais conserve ses linteaux gravés et certaines portes d’origine.
  • Des amarres rouillées et vieux bollards fondues, qui ponctuent le front de Seine entre la cale du Nord et la « porte du Bac ».
  • Des maisons de pilotes : reconnaissables à leurs petites lucarnes et pignons, construites en hauteur pour mieux surveiller la rive.

Une balade à pied permet de relier plusieurs de ces points sans quitter la vue sur le fleuve.

Le bac de Quillebeuf-sur-Seine : un passage d’exception

Le bac, aujourd’hui motorisé et gratuit, a remplacé les barques à bras du XVIIIe siècle, puis le bac à chaînes (maillé) qui reliait Quillebeuf à Port-Jérôme. Il est mentionné dès 1623 dans les archives royales (source : Archives départementales de l’Eure). Sa particularité ? C’est le plus ancien passage sur la Seine maintenu en service ininterrompu de la région (hors interruption temporaire ou technique).

Initialement, le bac servait aux voitures, piétons et bestiaux, puis il devint le trait d’union économique et social des deux rives de la Seine. Il reste aujourd’hui l’un des rares bacs fluviaux en fonctionnement en France, avec un système de rotation toutes les 20 minutes (source : Département de l’Eure). Le bac : non seulement un moyen de traverser, mais aussi, pour beaucoup, la première vraie porte d’entrée sur Quillebeuf — il offre, depuis sa proue, une vue imprenable sur le village et la boucle de la Seine.

La présence des marins dans la vie locale

On ne comprend Quillebeuf sans saisir l’omniprésence passée des marins dans la vie du village. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, près d’un habitant sur quatre vivait directement de la navigation (Source : recensement de 1881, INSEE).

Les marins animaient les estaminets, faisaient vivre les métiers associés (cordiers, tonneliers, calfat, voiliers), fondaient parfois famille ici, entretenaient une sociabilité tournée vers l’ailleurs et souvent empreinte de solidarité : les quêtes pour soutenir les veuves de mariniers disparus étaient traditionnelles lors des tombolas paroissiales ou des processions de la Saint-Nicolas.

Des bâtiments témoins de la mémoire maritime

Au détour des rues :

  • L’église Saint-Valéry, dont le clocher domine la rive, est parsemée d’ex-voto marins : maquettes de bateaux, tableaux de tempêtes, plaques gravées offertes en remerciement d’un naufrage évité.
  • L’ancienne halle aux poissons, vestige rare, abritait la vente du poisson pêché sur la Seine jusque dans les années 1960. On y trouve encore les pierres de l’ancien vivier.
  • Les maisons de négociants, reconnaissables à leurs larges porches pour charger et décharger les marchandises.
  • Le presbytère où étaient bénis les équipages avant le départ.

Certaines maisons arborent des ancres forgées sur leurs façades, signe d’appartenance à la confrérie des bateliers, à l’image de la célèbre maison Bleue du quai.

Quillebeuf vu par les cartes : l’évolution d’un paysage portuaire

Les cartes anciennes (Cassini XVIIIe, Atlas Michelin 1930, cartes marines de la Marine nationale) présentent Quillebeuf comme une proue, un port avancé dans la Seine, parfois entouré d’îlots aujourd’hui disparus suite à l’endiguement du fleuve au XXe siècle.

  • La première mention cartographique précise date de 1706 : le bourg y est figuré par un symbole d’ancre et l’inscription « Port de Qvillebeuf » (Bibliothèque nationale de France).
  • Le plan de 1815 fait apparaître six cales et trois débarcadères.
  • Les anciennes cartes postales montrent des bouchons de bateaux à quai, parfois cinquante ou soixante navires alignés au pic de l’activité estivale.

L’observation des cartes anciennes permet aussi de mesurer la transformation du trait de Seine, le déplacement d’îles ou la canalisation du lit du fleuve après les travaux du XIXe siècle.

Un patrimoine toujours vivant

Si les gros bateaux ne font plus halte, le passé fluvial de Quillebeuf n’a rien d’un musée figé. Le village garde une âme de port, perceptible dans les gestes des pêcheurs, la présence discrète des pilotes de bacs, ou la vitalité de la Fête du Fleuve qui chaque été réunit barques, concerts et démonstrations nautiques.

On croise encore :

  • Des passionnés d’histoire maritime proposant des visites guidées,
  • Un petit musée de la batellerie (ouvert lors d’évènements locaux),
  • Un circuit de randonnée « Sur les pas des pilotes » (brochure à l’office du tourisme),
  • Des associations œuvrant à la préservation des cales et à la mémoire locale.

Le patrimoine maritime rejaillit aussi dans la cuisine locale : l’anguille fumée, la matelote, les pommes de terre du marais évoquent la nourriture des marins d’hier.

Une navigation qui façonne la ville… et l’imaginaire

L’aménagement du front de Seine à Quillebeuf reste marqué par la navigation : escaliers vers le fleuve, larges quai en chêne (datant du XIXe siècle), orientation des maisons tournées vers l’eau, anciens pavés pour résister aux charrois, marquages de hauteur rappelant les crues redoutées autrefois.

Les ruelles qui relient la grand-rue au port ne sont pas tracées au hasard : elles épousent le relief d’une terrasse naturelle, garantie contre les inondations. D’ailleurs, la toponymie locale en garde la trace : « rue de la cale », « rue du pilotage », « impasse des mariniers » sont autant d’appels à la découverte.

Explorer le patrimoine fluvial de Quillebeuf aujourd’hui

Pour qui souhaite s’imprégner du passé et du présent de Quillebeuf, voici quelques conseils concrets :

  • Emprunter le bac : l’expérience la plus immédiate, gratuite, accessible aux piétons et voitures toute la semaine.
  • Balade à pied entre le phare, la cale de la Marine et l’église Saint-Valéry (environ 2 km), avec pause sur les bancs du quai.
  • Visite guidée du village et du phare lors des Journées du Patrimoine (renseignements auprès de l’office du tourisme de Pont-Audemer).
  • Randonnée fluviale à vélo sur la Voie verte du Marais Vernier, avec arrêts pédagogiques devant les cales restaurées.

Quillebeuf-sur-Seine n’est ni un port fantôme, ni un musée — c’est un village où résonne l’écho du fleuve, prêt à surprendre ceux qui prennent la peine d’écouter ses histoires.

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