Quillebeuf, entre la Seine et le souvenir des mariniers : explorons ce qui reste du passé fluvial

31/05/2025

Un port sur la Seine : l’âge d’or oublié de Quillebeuf

Née de l’eau avant de gagner ses lettres de noblesse, Quillebeuf tient son nom du scandinave « Kilbuth », signifiant le port de la crique. Dès le Moyen Âge, la ville s’impose comme une escale clé : située là où la Seine s’élargit, juste avant l’estuaire, elle contrôle l’un des derniers passages avant la mer.

  • Aux XVI et XVII siècles, Quillebeuf prend son essor : le port voit naviguer des gabares, des bateaux caboteurs, mais aussi les grandes barques normandes à fond plat, capables d’accoster sans quai. Plus de 1 500 mouvements de navires sont recensés en 1750 (Source : Région Normandie).
  • Port d’attente obligatoire : Une « station » sur la Seine : les capitaines devaient y attendre la marée montante pour franchir le banc redouté du Courant de Quillebeuf. L’écho de la sirène des navires résonnait alors dans le brouillard normand…
  • Centre de pilotage : Dès le XVII siècle, Quillebeuf devient le siège de la corporation des pilotes et lamaneurs de Seine (métiers spécialisés dans le guidage des navires). Jusqu’à 80 pilotes y vivaient, prêts à embarquer de jour comme de nuit.
  • Douaniers et contrôleurs : Porte d’entrée, porte de contrôle… Quillebeuf accueillait commissaires, gabelous (douaniers du sel), percepteurs de droits pour surveiller le commerce et le trafic fluvial.

L’activité portuaire a commencé à décliner dès la deuxième moitié du XIX siècle, avec l’apparition du chemin de fer et le dragage de la Seine qui permet de meilleurs accès à Rouen et Le Havre — mais Quillebeuf a gardé, jusqu’aux années 1950, un visage de « petit port vivant ». On parle d’ailleurs encore localement « d’aller à Quillebeuf » pour traverser la Seine ou profiter du marché.

Patrimoine fluvial encore visible : à la recherche des traces dans la ville

Aujourd’hui, même si l’agitation des mariniers n’est plus là, Quillebeuf permet de lire son histoire… à qui sait regarder.

Le quai du port : là où tout s’animait

  • La grande jetée : Cœur du vieux Quillebeuf, la jetée en pierre s’avance sur la Seine. C’est là qu’on acclamait les bateliers, que se mêlaient cris des chargeurs, familles, cabaretiers, pilotes, inspecteurs… Aujourd’hui, le lieu invite à la promenade et offre un panorama splendide sur la Seine et la rive industrielle en face (Port-Jérôme-Gravenchon).
  • L’ancienne halle aux poissons : Disparue, elle rappelle que Quillebeuf fut aussi un port de pêche d’estuaire. On y trouvait anguilles, lamproies, mulets, vendus frais à même les paniers.

Les maisons de pilotes : des demeures qui racontent

  • La maison de la navigation : Face au quai, plusieurs anciennes maisons de pilotes conservent leurs façades de brique et d’ardoise, typiques du Pays de Caux et du marais.
  • Le pavillon du pilotage : Datant du début XIX siècle, ce bâtiment était le « PC » des mariniers et lamaneurs. Des plaques commémoratives rappellent le souvenir de pilotes illustres.

L’église des marins : une nef tournée vers l’eau

  • Saint-Martin : Cette église du XIII siècle, reconstruite à plusieurs reprises, est dédiée aux marins. Tradition rare : jusqu’aux années 1960, les équipages venaient encore faire bénir leurs navires lors des grandes traversées ou avant d’affronter l’estuaire.
  • Curiosité : Un navire miniature, ex-voto suspendu à la voûte, témoigne encore des prières adressées pour de bon retours (Source : Inventaire Mérimée).

Traditions du fleuve : ces héritages immatériels toujours présents

Plus qu’un décor, Quillebeuf a forgé toute une galaxie de métiers, légendes et savoir-faire autour de la Seine. Encore aujourd’hui, ces héritages perdurent discrètement au détour d’une rue ou d’un rendez-vous.

  • Le bac de Quillebeuf : Véritable institution, le bac relie depuis le Moyen Âge les deux rives de la Seine. Gratuit et emblématique, il perpétue l’expérience de la traversée d’antan, même si l’actuel bac (électrique depuis 2021) a remplacé les antiques bacs à chaîne ou à vapeur. Il fait traverser environ 700 000 passagers chaque année ! (Source : Conseil départemental de l’Eure)
  • Fête de la mer : Rendez-vous annuel, la messe des mariniers se perpétue chaque été sur le quai. On s’y souvient des disparus en mer, on y bénit le fleuve et parfois, selon les années, embarcations et marins en costume traditionnel.
  • Langage et toponymie : Quillebeuf regorge de mots hérités des « riverains » : on parle encore du « Molinot » (courant pernicieux), de la « cale » pour désigner le quai, ou des « couchants » (ponton de mouillage).

Petites anecdotes locales : l’humour sur la rive

  • La rivalité amicale avec la commune d’en face, Port-Jérôme, a donné naissance à un dicton : « À Quillebeuf, l’eau monte deux fois par jour – l’espoir une seule ! »
  • La cloche du bac : Jusqu’aux années 1970, tout habitant pouvait venir sonner la cloche du quai pour appeler le passeur… Si vous la cherchez aujourd’hui, elle trône dans la petite exposition locale au bureau du port.

Quoi voir : conseils pour explorer le Quillebeuf fluvial

  • Promenez-vous sur le quai pour observer les bouées, les restes de bollards, quelques anneaux d’amarrage d’époque et les anciennes maisons de pilotes. On y trouve aussi quelques panneaux d’interprétation bien faits.
  • Traversez la Seine en bac : L’expérience est gratuite, rare en France, et offre un point de vue remarquable sur l’estuaire. Idéal à pied ou à vélo.
  • Visitez l’église Saint-Martin : Observez l’ex-voto de bateau, les vitraux évoquant la Seine, et n’hésitez pas à dialoguer avec les bénévoles souvent pleins d’anecdotes.
  • Flânez dans les ruelles : De nombreuses maisons à pans de bois ou à décor de brique témoignent du Quillebeuf commerçant. Remarquez les plaques anciennes et les enseignes évoquant métiers du fleuve.
  • Rendez-vous à la halte portuaire : On y croise parfois des pénichettes ou de petits cargos modernes, dernier reflet de la vie fluviale.

Pour approfondir, n’hésitez pas à découvrir le petit musée du Belvédère, juste avant le bac côté Quillebeuf, qui propose régulièrement expos et maquettes autour de la navigation, des anciens métiers du fleuve et du port, ainsi que des archives photographiques (entrée libre, ouvert selon la saison : Voir horaires sur Eure Tourisme).

Le fleuve, moteur de transformations pour Quillebeuf aujourd’hui ?

Si la grande effervescence des navires et des mariniers appartient au passé, l’esprit du fleuve irrigue toujours la vie de Quillebeuf. L’activité portuaire demeure, modeste mais bien réelle : chaque année, on enregistre encore quelques escales fluviales (hydrocarbures, vrac). Le bac, quant à lui, attire touristes et locaux, contribuant à maintenir Quillebeuf comme l’un des rares points de passage directs sur la Seine entre Rouen et Le Havre.

La mémoire vivante du fleuve se perçoit dans la préservation du patrimoine bâti, dans les rendez-vous festifs, comme dans le dynamisme des associations locales (Confrérie des Pilotes de Seine, Amis du vieux Quillebeuf). Mais Quillebeuf regarde aussi vers demain : son patrimoine inspire des projets de valorisation et de tourisme doux, où l’on redécouvre le fleuve au rythme des balades, à vélo, en canoë ou même en stand up paddle.

Il y a ici un parfum d’époque, mais aussi ce plaisir simple : s’arrêter, regarder passer un banc de cygnes sur la Seine, toucher la pierre d’un anneau d’amarrage séculaire… et ressentir, humblement, la mémoire fluide d’un port qui refuse l’oubli.

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